10.08.06 LA MONDE DE LA MUSIQUE


Sting Pour l’amour de Dowland...

La star du rock publie un disque de melodies de John Dowland, un compositeur anglais du XVIr siecle, ou il chante et joue du luth. One des multiples facettes d'un homme etonnant et attachant.

Rencontre à Lyon, pour un des fares entretiens que la star a accordés à la presse française. Nous sommes aut ant impressionnés les tins que les autres : lui qui parle pour la premiere fois à des “specialistes” de musique classique, nous qui voyons ce mythe en chair et en os.

En vrai, Sting s'appelle Gordon Matthew Sumner. Il a grandi à l'ombre des usines et des chantiers navals de sa ville natale de Newcastle. Pourtant, ce fils de laitier n'a qu'une envie: faire de la musique. Alars il joue. D'abord pour des croisières, puis dans des cabarets où il accompagne les strip-tea­seuses. Pour vivre, il est tour à tour cantonnier, instituteur ou entraîneur de foot! Il pratique la guitare basse, mais aussi la mandoline, le piano, l'harmonica, le saxophone et la flûte de Pan. Il joue notamment dans un groupe où il porte un maillot de rugby rayé noir et jaune qui le fait ressembler à une guêpe. Il gagnera là son surnom de Sting (dard, en anglais). ('est là aussi qu'il rencontre deux musiciens d'où naîtra le groupe de rock The Police, avec lequel il deviendra mondialement célèbre.

Végétarien au charme fou, aujourd'hui Sting possède un château dans le Wiltshire où il enregistre ses disques, une propriété en Toscane, un appartement à New York, un autre à Londres; il a racheté la maison de l' acteur Larry Hagman (JR de la série Dallas) a Malibu, où il vit. On le dit prétentieux et on l'accuse d'arrogance intellectuelle pour oser couvrir des territoires qui ne concement généralement pas les stars de rock. Le CD sur des melodies de John Dowland qui vient de sortir (Deutsche Grammophon) accrédite ces accusations, mais l'homme réserve de belles surprises.

Le Monde de La Musique - Quel a été volle premier contact avec la musique de John Dowland?

Sting - En 1982, à Londres, je participais à un concert pour Amnesty International qui se déroulait au Drury Lane Theatre, à deux pas de Covent Garden. A la suite de mon solo, le comédien John Bird est venti me féliciter. Il a été le premier à me demander si j'avais déjà entendu des mélodies de John Dowland. Ce nom ne m'était pas inconnu, et je savais vaguement qu'il s'agissait d'un compositeur élisabéthain, mais c'était tout. Ma curiosité avail été suffisamment piquée au vir pour que le lendemain je me précipite chez un disquaire pour acheter tous les disques de mélodies de Dowland interprétés par Peter Pears, avec Julian Bream au luth. J'ai apprécié la mélancolie et la beauté de la musique, mais je n'ai pas vu quell lien pouvait exister entre ce répertoire et celui d'un chanteur de rock. Dix ans plus tard, mon amie la pianiste Katia Labèque a suggéré que les chansons de Dowland conviendraient à ma voix de ténor a l'état brut. J'étais une fois de plus flatté, mais surtout intrigué. Alors, pour m'amuser, j'ai appris ‘Come, heavy sleep’, ‘Fine knacks for ladies’ et le ‘Can she excuse my wrongs’, dont on pense que le poème est de Robert Devereux, comte d'Essex et favori d'Elisabeth I. Dans ces trois chansons de Dowland, Katia Labeque m'a accompagné au cours de deux soirées privées. Ces airs sont d'ailleurs présents sur Ie CD ‘Songs From The Labyrinth’. A cette époque, j'en savais déjà un peu plus sur l'un des plus énigmatiques composileurs britanniques. Dowland était considéré comme Ie joueur de luth Ie plus accompli de son temps, particulièrement en Europe continentale, où sa réputation était telle qu'on Ie surnomma “l'Orphee anglais”. En dépit de sa réputation internationale il ne réussit pas à décrocher Ie titre qu'il désirait tant, celui de musicien de la cour d'Elisabeth Ith.


Le Monde de La Musique - Pour quelle raison avez-vous intituIé l'aIbum ‘Songs From The Labyrinth’ [Les Mélodies du labyrinthe]?

Sting - Au départ, nous avions pensé Ie nommer L'Orphée anglais, ou bien Great music and sweet poetry agree, un titre shakespearien! C'est mon ami de toujours et collègue, Ie guitariste Dominic Miller, qui a rallumé il y a environ deux ans ma flamme pour la musique de Dowland. Il a commandé un luth à neuf cordes pour me l'offrir. Fabriqué par Klaus Jacobsen, l'instrument est unique. Le luth m’a tellement fasciné que je me suis immédiatement immergé dans son répertoire. La rose au centre de la table d'harmonie est en forme de labyrinthe, et celui-ci est basé sur Ie motif du sol de la cathédrale de Chartres. Ce dessin est devenu pour moi une véritable obsession, au point que je l'ai fait reproduire avec des végétaux sur douze mètres de diamètre dans mon jardin en Angleterre. Je m'y promene tous les jours, cela me calme l'esprit.

Apparenté a l'oud arabe, le luth est assez proche de la guitare pour qu'un guitariste se sente relativement familier avec lui, mais différent pour l'accord et le doigté. Lentement mais sûrement, j'ai été attiré dans ce labyrinthe de complexité. Le luth occidental, dérivé du luth arabe, est arrivé en Europe par l'Espagne, pendant l'occupation maure. Il s'est différencié du précedént vers Ie XIV siècle. Il est devenu vraiment polyphonique grâce à l'ajout de frettes, des cordes en boyau nouées autour du manche. Il a sans cesse évolué, principalement par l'ajout de cordes graves.

C'est aussi Dominic Miller qui m'a présenté Edin Karamazov, Ie célèbre luthiste bosniaque. Edin est natif de Sarajevo. Il m'a rendu visite dans ma loge avant un concert à Francfort, avec un luth en bandoulière. Je lui ai demandé s'il voulait bien jouer un morceau. Dominic et moi avons été abasourdis dès les premières mesures de la Toccata et fugue en ré mineur de Bach, un choix surprenant pour un si petit instrument; le drame contenu dans cette pièce était interprété avec une telle passion que la musique nous propulsait dans son univers et dans son époque. Il restait une heure avant mon concert. Nous l'avons passée à deviser sur l'étrange pouvoir de la musique sur nos vies. C’est là que le nom de Dowland a resurgi. Edin m'a demandé si je le connaissais et a ajouté: “Vous devriez chanter ses chansons”. Plus tard, j'ai emmené Edin dans le labyrinthe de mon jardin. C'est un lieu idéal pour la réflexion, un labyrinthe. J'espère que le disque sera le reflet de cette méditation partagée. Le labyrinthe m'a conduit à l’inéluctable: quel que soit le temps que vous prenez, quel que soit le chemin que vous empruntez, vous arrivez toujours au centre. La musique, pour moi, est un voyage qui a une fin.

Le Monde de La Musique - Etes-vous croyant?

Sting - J' ai été élevé dans la religion catholique, mais je n'appartiens à aucune. Je suis arrivé sur terre seul, et je la quitterai seul. Je n'ai besoin d'être encadré par aucune organisation. Je crois cependant à une intelligence supérieure et à une énergie qui dépasse ma compréhension.

Le Monde de La Musique - Qu'est-ce qui vous a le plus attiré chez Dowland, la musique ou les poésies élisabéthaines, d'une extraordinaire qualité ?

Sting - La musique m'a d'abord séduit, puis les mots. Ces ceuvres ont suscité en moi de longs moments de réflexion, elles ont longtemps trouvé un écho, mais c'est après avoir rencontré Edin que l'idée de ce disque s'est concrétisée. Bien que je sois très reconnaissant envers Katia Labèque de m'avoir fait découvrir la musique de Dowland, la rencontre avec Edin et le luth m'en a donné line tout autre perspective. Auparavant, je n'aurais jamais pensé que je pourrais m'attaquer à cette musique. C'est au départ un pur acte d'amour. Je désirais apprendre ces chansons, à la fois par curiosité et envie d'aventure. Ce n'est que vers la fin de l'expérience que nous nous sommes dit que cela ressemblait à un enregistrement! On a parlé avec Deutsche Grammophon: la suite, vous la connaissez...

Le Monde de La Musique - Avez-vous trouvé l'echo de vas propres chansons dans les mélodies de Dowland?

Sting - Quelque chose doit le suggérer, sinon pourquoi m'a-t-on répété depuis plus de vingt ans que je devrais chanter Dowland? Je ne suis pas un ténor d'opéra, encore moins un contre-ténor! Je n'ai pas de vibrato, je n'ai pas de technique vocale, alors est-ce un hasard si autant de gens m'ont conseillé d'aborder ce compositeur? Ils ont sans doute discerné dans ma voix une adéquation avec cet univers. J'ai écouté beaucoup d'artistes chanter Dowland, principalement des chanteurs lyriques, et j’en ai timidement déduit que je pouvais peut-être me risquer dans ce répertoire en lui apportant une fraîcheur nouvelle, peut-être plus proche de l'interprétation d'origine, même si personne ne sait ce qu'était vraiment cette interprétation d'origine. Cette musique est proche du folklore, plus que celle de Mozart, de Verdi ou de Puccini.

Le Monde de La Musique - L'atmosphère généralement mélancolique des airs vous ressemble-t-elle?

Sting - Les familiers de Dowland pensent qu'il était un musicien mélancolique; mais il pouvait également écrire des chansons gaies, pleines de joie et de passion. C'est un musicien qui avait toutes les cordes à son arc. Il fut le premier chanteur-compositeur reconnu. Nous, les chanteurs d'aujourd'hui, lui devons beaucoup.

Le Monde de La Musique - Avez-vous adopté un style vocal different de celui qui est habituellement le votre?

Sting - Pourquoi? Pour moi, ces chansons sont de la musique pop écrite dans les années 1600. Dowland destinait ses chansons au plus grand nombre. Il les publiait en recueils que nombre d’Anglais possédaient. Il a initié Ie travail que je fais aujourd'hui. Je ressens une affinité spirituelle avec lui.

Le Monde de La Musique - Parmi les interprètes de Dowland, qui avez-vous le plus écoute?

Sting - D'abord Peter Pears, accompagné par Julian Bream. J'ai aussi écouté Andreas Scholl accompagné par Edin Karamazov. J'ai beaucoup de respect pour ces interprètes, fadmire leur éducation vocale et j’ai appris énormemént en les écoutant. Je sais qu'en aucun cas je ne pourrais les imiter, mais je reste persuadé qu'à leurs côtés j’ai trouvé ma propre niche.

Le Monde de La Musique - Vous avez intercalé un texte parlé entre les mélodies. Pourquoi?

Sting - La vie de Dowland a été haute en couleur. Avant d'entrer à la cour de Jacques I en 1612 en tant que luthiste, il a passé la plus grande partie de sa carrière a l'étranger au service de rois, ducs et princes à travers l'Europe, où il était reconnu comme l'un des plus importants musiciens de son époque. Le 10 novembre 1595, à Nuremberg, il écrit une lettre bouillonnante à Sir Robert Cecil, le chancelier de la reine Elisabeth I; il y fait allégeance à la couronne anglaise dans l'espoir d'être invité à la cour royale. Dowland a vu dans le refus qui a suivi la conséquence de sa conversion au catholicisme.
Il a dû attendre dix-sept ans avant que son rêve se réalise. Ce sont des extraits de cette lettre que nous avons intégrés sous forme de courts récitatifs, donnant, je l'espère, une idée de l'époque et de la vie de Dowland.

Il y plaide pour sa vie dans une période politique particulièrement difficile. Je voulais replacer ces chansons dans leur contexte pour que quelqu'un qui ignore tout de Dowland, qui ne connaît rien de l'époque, se sente immédiatement concemé. L’album est comme la bande originale d'un film sur un personnage historique.

Le Monde de La Musique - Comment avez-vous sélectionné les vingt-trois mélodies qui composent l'album?

Sting - Edin avait ses préferées, entre autres ‘In Darkness let me dwell’. Pour lui, c'est même la plus belle chanson écrite en anglais. J'avais aussi mes préferénces, en particulier ‘Flow my tears’. Nous avons beaucoup discuté. Pour leur simplicité, j'ai choisi plusieurs ballades pour luth solo comme ‘Walsingham’, qui ouvre l'album. Ailleurs nous avons tâtonné, pour retenir ce qui convenait le mieux à ma voix. Bon nombre de ces chansons me paraissent particulièrement ardues en ce qui concerne le contrôle du souffle. Richard Levitt, un professeur de la Scola Cantorum de Bâle, m'a alors beaucoup aidé. Il m'a montré où et quand respirer, et l'inverse... C'etait pour moi une façon nouvelle de travailler. En tant que chanteur, j'adore ce genre de defi. J'espere avoir donne le meilleur de moi, mais sans Richard Levitt, je ne pense pas que je serais venu à bout de ‘Weep no more, sad fountains’, le plus difficile des titles de l'album.

Le Monde de La Musique - Qu'est-ce que cette musique peut signifier pour vos fans habituels, amateurs de musique pop?

Sting - Dowland a la reputation d'être melancolique. Il appartient à une epoque violente où la mort etait une obsession Cela, on cherche à l'oublier aujourd'hui. On ne chante plus la mort. Aujourd'hui, j'ai cinquantequatre ans, la mort marche vers moi; il me semble interessant de mediter sur ce sujet.

Le Monde de La Musique - Apprendre à jouer du luth a-t-il aussi contribué à cette nourriture intérieure?

Sting - J'ai joué tout ce que Dowland a composé, la musique vocale comme l'instrumentale. La relation se fait ainsi intime, le compositeur devient un professeur! J'ai eu une relation similaire avec Bach, dont j'ai joué à la guitare les Partitas. J'ai eu la chance d'être éduqué par de grands maîtres.

Le Monde de La Musique - La musique classique a-t-elle eu line influence sur vos compositions?

Sting - Je serai toute ma vie un étudiant en musique, je n'ai aucune idée de ce qu'elle représente. Explore-t-elle la conscience ou l'éveille-t-elle? Je ne sais pas. C'est pour cette raison que je pense qu'il n'ya pas de barrière entre la musique populaire et la musique classique. Pour moi, tout est son Il est vrai que la musique classique a joué un rôle dans mon education. En étant prétentieux, je dirai que je suis un bon arrangeur. Mais si j'écoute Ravel, je deviens brusquement très humble! Cela dit, je ne pense pas que la musique classique soit sacro-sainte, il taut oser y touchér. Il n'y a qu'une chose que je déteste, c'est le cross-over: jouer Mozart avec line boîte à rythmes, c'est insultant, à la fois pour Mozart et pour la pop! La musique classique doit respirer naturellement; ses tempos ne peuvent pas être contrô1és par une machine. Certains seront surpris de m'entendre faire de la musique sans batterie. Je ne renonce pas à interpréter, mais je reste fidèle a l'écriture, sans aucune addition.

Le Monde de La Musique - Verra-t-on Sting interpréter John Dowland sur scène?

Sting - A la sortie du disque, je chanterai à l’Avery Fisher Hall de New York, puis sans doute à Londres. On m'a demandé aussi de me produire dans les universites de Leeds et de Newcastle. Pas facile de trouver le bon contexte: ce n'est pas un répertoire pour un auditoire de 25,000 personnes...

Le Monde de La Musique - Chanteriez-vous Dowland sans Edin Karamazov?

Sting - Je ne pense pas. Mais je peux aussi chanter en m'accompagnant moi-même au luth.

Le Monde de La Musique - Dowland est-il un épigone ou bien représente-t-il l'essence de la musique anglaise?

Sting - Il a emprunté beaucoup d'idées stylistiques durant ses voyages en Europe, en Italie et en France en particulier, mais son inspiration est très anglaise. Cela, je le sens intuitivement. J'adore l'economie de moyens qui est la sienne.

Le Monde de La Musique - Dans le programme du CD, vous avez inclus un air d'un contemporain de Dowland, Robert Johnson (1583-1633). Pourquoi?

Sting - C'est une chanson extraite du Diable est un âne, du dramaturge Ben Jonson. Elle n'est pas sans rapport avec les plaintes de Dowland, mais c'est surtout pour moi une fenêtre vers d'autres aventures... si la critique ne m'a pas guillotiné d'ici la!

© Le Monde de La Musique by Georges Gad and Pablo Galonce
The first time Sting and the lutanist Edin Karamazov met, years ago, Mr. Karamazov's group was performing the music of Mozart, Vivaldi and Khatchaturian between acts at the Circus Roncalli in Hamburg, Germany, and Sting was in the audience. Afterward, the British pop star invited the group to come to his estate in England to play at a birthday party. As Sting tells it, the answer was a curt no, with Mr. Karamazov informing him they were serious musicians and not "performing monkeys" at his beck and call...
The British rock star talks about his fascination with the music of the great Elizabethan lutenist. "The song is so magical that it blew me away when I first heard it. There is simply no precedent for this song. It exists completely alone, and I love singing it." The song is John Dowland's 'In Darkness Let Me Dwell', and the singer is Sting. That's right, Sting, who as a member of The Police and as a successful solo artist, has made dozens of pop and rock CDs. And now for something completely different: Sting and lutenist Edin Karamazov have just released 'Song From The Labyrinth', a recording of Dowland songs, on the Deutsche Grammophon record label...
10.03.06LE MONDE
La nouvelle s'est ébruitée il y a quelques mois : Sting, le chanteur du groupe britannique The Police et star du rock qui poursuit depuis 1985 une carrière planétaire en solo, allait faire paraître un disque consacré à la musique de John Dowland (1563-1626), le plus connu des compositeurs de l'époque élisabéthaine. Qui plus est, l'enregistrement devait être édité sous le fameux cartouche jaune de l'éditeur Deutsche Grammophon, la plus prestigieuse étiquette de musique classique, propriété d'Universal...
Sting's Journey Through History - The Former Police Frontman Is Taking A Musical Journey Back In Time With His New Album. John Dowland was born in 1563. He was known to be England's finest lutenist, which was the instrument of the time. He wrote beautiful, timeless, melancholy songs that touched rock-star Sting. His new album, 'Songs From The Labyrinth', is a collection of those incredible songs written by John Dowland more than 500 years ago. The album is a musical journey back in time and a loving tribute from one rock star to another...
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